L’habituation à l’acouphène en question

s'habituer à l'acouphène

Quand les modèles vacillent

Nicolas Dauman, docteur en psychologie et chercheur à l’université de Poitiers, fait le point dans un article de l’évolution psychiatrique sur la question de l’approche cognitivo-comportementale des acouphènes.

Le modèle cognitivo-comportemental

Il est devenu classique pour une majorité de spécialistes de considérer la plainte des patients souffrant d’acouphènes comme un trouble associé, l’assimilant ainsi à un trouble de l’adaptation individuelle. Or, il apparaît à l’auteur contestable de définir la détresse des patients comme une forme de gêne excessive. Les thérapies comportementales et cognitives induisent l’idée que le patient qui souffre de son acouphène n’a pas réussi à s’y habituer en raison d’obstacles psychologiques.

L’habituation en question

La logique du modèle comportementaliste repose sur un fait épistémologique1, datant de 1984, qui repose sur 4 grands postulats :

  • il existe une nette différence entre les mesures de l’intensité de l’acouphène et le niveau de plainte individuelle. Les acouphènes les plus sévères ne dépassent pas 30 décibels au-dessus du seuil auditif, ce qui impliquait que des facteurs psychologiques étaient en cause.
  • tous les sujets acouphéniques ne souffrent pas de leur symptôme. Une étude de l’époque précise que 15 % des sujets ont une gêne modérée et que seul 1 % présente une gêne sévère. Une pierre de plus à la théorie en vigueur : pourquoi certains souffrent-ils de ce que supporte la plupart ?
  • une étude démontrait qu’il existe un processus d’habituation à l’acouphène, qui peut cependant prendre plusieurs années. Les auteurs de l’étude en conclurent qu’il existait des facteurs individuels facilitant ou entravant le phénomène naturel d’habituation.

    les médecins ORL constataient que certains patients acceptaient l’acouphène à l’issue de la première année, ce qui allait dans le sens d’une habituation naturelle.

Ces 4 postulats on débouché sur l’idée encore en vigueur que

” L’habituation à l’acouphène est la réponse normale au symptôme, compte tenu de son intensité objective et de son absence d’intérêt pour la perception. L’intolérance au symptôme serait la conséquence de réponses cognitives et émotionnelles inappropriées, qui retardent ou entravent l’instauration d’un processus d’habituation essentiellement passif “.

Psychoacoustique de l’acouphène

Les mesures de l’intensité de l’acouphène, qui étaient établies subjectivement par les patients, semblaient aller en faveur de l’hypothèse d’un facteur psychologique. Cependant, plusieurs psychoacousticiens ont mis en doute la faible intensité relevée des acouphènes. En effet, la perte auditive augmenterait sensiblement le seuil de perception du son de l’acouphène.

” La notion de distorsion cognitive, initialement destinée à rendre compte du « paradoxe audiométrique » de l’acouphène, repose ainsi sur une lecture erronée d’un fait audiométrique souvent mal compris des non spécialistes “.

Des travaux montrent que des sujets, pour couvrir le bruit de leur acouphène, peuvent écouter un son d’une intensité allant jusqu’à 90 décibels !

Les théories du facteur psychologique entravant l’habituation s’effondrent…

Neurophysiologie du concept d’habituation

Le phénomène d’habituation découlerait en fait de linhibition d’un réflexe attentionnel. Plus simplement, on s’habituerait à son acouphène quand on ne l’attend plus, que l’on s’en détourne, la vigilance au symptôme ayant tendance à entretenir sa perception.

Les thérapies cognitives et comportementales s’appuient sur ce fait pour prôner une perception objective et réaliste du symptôme censée favoriser l’habituation. Ce réflexe attentionnel correspond en neurophysiologie à une recherche de variations du symptôme. C’est comme si le sujet cherchait à déceler malgré lui une information dans un phénomène dépourvu de tout sens.

Acouphène, l’impossible fuite

Or, dans le cas de l’acouphène, le stimulus ne provient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur du sujet, ce qui produit une réaction de fuite, celle-ci étant impossible !

” La persistance d’une stimulation intrusive, sans possibilité de fuite effective pour l’organisme,accroît ce réflexe défensif et la sensation de douleur qui lui est associée. Si la réaction neurophysiologique de l’organisme face à des stimuli intrusifs qu’il ne peut fuir (ce qui est le cas de l’acouphène) est la persistance d’un réflexe défensif, pourquoi assimiler l’intolérance au symptôme à un échec d’habituation de l’attention perceptive ? “

Ne pas ajouter une souffrance à une autre

Face à la vulgarisation des données concernant le phénomène d’habituation, et au discours de certains médecins et autres spécialistes, les patients qui ne parviennent pas à s’habiter à l’acouphène souffrent de ne pas y arriver.

” Le modèle d’habituation cognitivo-comportementale n’explique pas la tolérance à l’acouphène – mais l’habituation perceptive à un son extérieur de faible intensité “.

L’activation cérébrale du système limbique : une voie de recherche

Les données présentées par l’auteur de l’article bénéficient des apports récents des neurosciences, qui indiquent qu’il existe une interaction des systèmes limbique (émotionnel) et auditif dans la perception de l’acouphène.

Or, si les émotions jouent un rôle dans la perception de l’acouphène, comment envisager un soin qui ne tienne pas compte de la subjectivité du sujet et de son histoire ?

Nicolas Dauman conclut son article avec ce voeu que nous partageons :

” Ne pourrait-on alors promouvoir, dans l’avenir, une recherche clinique qui se centrerait sur le discours du patient et soutiendrait le témoignage de cette émotion qu’il tente de faire entendre – au lieu de vouloir à tout prix la corriger ? “


Source : Dauman, Nicolas. (25 septembre 2012). Habituation à l’acouphène : les fondements épistémologiques de l’approche cognitivo-comportementale en question. L’Évolution Psychiatrique, Vol. 77 | doi: 10.1016/j.evopsy.2012.08.010

  1. L’épistémologie est une branche de la philosophie qui fait l’étude critique des sciences